Enseignement

LE BONHEUR EST CONTAGIEUX

LE BONHEUR EST CONTAGIEUX

Sri Chinmoy

Le bonheur: toute notre vie nous courons après le bonheur. Parfois il nous semble l’avoir attrappé, puis, malheureusement il nous échappe et nous ressentons de la frustration. Chacun est convaincu d’avoir trouvé la solution sur le chemin, de suivre la bonne étoile, mais l’alternance des joies et des peines de la vie finit par nous laisser dans une certaine perplexité et le doute nous envahit. Les religions nous donnent un cadre, une certaine sécurité, fruit de leur riche tradition, mais au bout du compte, lorsque notre vie s’achève, avons-nous vraiment le sentiment d’avoir accompli cette mission: trouver le bonheur? La globalisation rapide de notre monde n’a pas apporté encore de solution à cette enigme, globalisation qui a été pervertie par la course à la suprématie technologique et à la consommation de masse, n’atteignant pas son véritable but, celui de la quête d’unité de cette grande famille que représente l’humanité. Le coup d’arrêt porté à cette course effrénée par la pandémie actuelle, qui nous rappelle la fragilité de notre condition humaine, peut être l’opportunité de nous requestionner sur le sens véritable de l’existence en trouvant sa réponse dans la spiritualité.

Cette quête de la vérité, inscrite depuis des millénaires dans l’histoire de l’humanité, semble se trouver à la croisée des traditions occidentales et orientales, ces dernières étant venues dès le 19ème siècle inspirer l’esprit occidental des chercheurs. Parmi ces dernières, figurent le bouddhisme et le védantisme transmis par la voix et l’exemple de nombreux maîtres, qui, pour ceux portés par l’authenticité de leur mission, ont révélé l’universalité de la spiritualité.

Parmi ces grandes âmes qui inspirent et instruisent l’humanité aspirante, la personnalité de Sri Chinmoy (1931-2007) apparaît à la fois dans toute son originalité et son universalité. Dernier d’une fratrie de sept enfants ayant tous choisi la vie spirituelle, Sri Chinmoy, après un éveil spirituel très précoce à l’âge de 13 ans et une intense sadhana (discipline spirituelle) de vingt ans au sein de l’ashram( communauté spirituelle) du Maître indien Sri Aurobindo à Pondicherry, est venu offrir en occident son enseignement en ouvrant de nombreux centres de méditation. A la fois contemplatif et dynamique, son enseignement repose sur la transformation et la perfection de notre nature dans l’acceptation du monde et la manifestation du divin dans toutes les activités humaines. Lui même grand sportif, musicien, artiste, auteur et compositeur, il n’eût de cesse de manifester l’aspect illimité des capacités de l’homme, tant par son extraordinaire esprit créatif ( 22 000 chants dévotionnels, 1500 ouvrages de spiritualité, une production artistique colossale) que par de prodigieux exploits physiques. Par son exemple, il nous appelle à transcender nos propres imperfections et limitations liées à l’ego, qui sont autant d’obstacles à la satisfaction véritable, celle de la découverte de soi et de la réalisation de notre unité avec le divin qui est en chacun de nous, mais aussi dans toute la création. Le véritable bonheur qui en découle repose sur la joie et la paix intérieures que la pratique de la méditation nous amène à découvrir. Mais celles-ci ne trouveront leurs pleine justification et épanouissement que dans le don de soi et l’acceptation du monde perçu alors comme la manifestation encore imparfaite du Créateur.

Sri Chinmoy nous révèle que le bonheur ne peut trouver sa plénitude que dans l’éveil et l’épanouissement spirituel. Il encourage alors le chercheur spirituel à l’ascèse spirituelle et notamment à la pratique de la prière et à la méditation:

« Recherchez-vous le bonheur?

Faites alors simplement trois choses:

Méditez régulièrement,

Souriez de toute votre âme,

Aimez inlassablement.

 

Le chercheur doit développer et entretenir en lui ce qu’il nomme l’aspiration, cette imploration intérieure qui s’élève telle une flamme dans notre coeur:

“Comment pouvez-vous être heureux si chaque jour vous n’examinez pas et ne rendez parfaite la vie d’aspiration de votre coeur?”

“De même que le soleil est le seul remède aux sombres nuages du ciel, il n’y a pas d’autre médication pour nos coeurs tourmentés que l’aspiration.”

 Il nous invite à renouer le contact avec notre âme que nous oublions trop souvent dans la poursuite incessante de la satisfaction de nos désirs:

“Ceux qui courent après le bonheur

Ne seront jamais heureux.

Le bonheur est quelque chose

Qui doit venir

De l’intérieur.”

“Afin de parfaire notre vie humaine, ce qui est le plus nécessaire est de loin la félicité de notre âme. Lorsque nous vivons dans le physique, les innombrables nuages du désir sont naturels, nécessaires et inévitables. Lorsque nous vivons dans l’âme, les flammes d’aspiration qui toujours s’élèvent, sont naturelles, nécessaires et inévitables.”

 Il nous invite également à aiguiser notre conscience et à différencier la véritable joie du simple plaisir:

Dans la vie extérieure lorsque nous parlons à des gens et échangeons des idées, nous obtenons une forme de joie; mais ce n’est pas la joie véritable. Il s’agit seulement d’une sorte de plaisir. La joie réelle est quelque chose de très profond, pénétrant et comblant. La joie intérieure est toujours une rareté car les gens n’implorent pas cette joie intérieure dans leurs vies. La plupart d’entre-nous vivons dans le monde du désir. Nous n’avons pas le temps d’aller profondément en nous. Sur les vingt-quatre heures d’une journée, nous ne consacrons pas une seule minute pour aller profondément en nous et trouver cette joie intérieure. En nous se trouve un vaste champ. Tel un fermier, nous devons labourer ce champ intérieur, et après l’avoir labouré, nous devons planter la graine de notre aspiration, la graine de notre attention à la vie intérieure. Lorsque nous accepterons sincèrement la vie intérieure, …, nous commencerons à obtenir une réelle joie intérieure.”

Cette quête de perfection intérieure pourrait paraître à priori comme une fuite ou un repli sur soi si l’on ne réalise pas qu’il s’agit au contraire d’une ouverture au monde perçu alors comme une extension de sa propre réalité, chacun représentant une partie du tout, du Soi cosmique, du divin qui se manifeste dans toute la création et dans chaque créature:

“Voici le secret de mon bonheur: Je garde fermée la bouche de mon petit moi et ouvert le coeur de mon grand Soi.”

“…En ce moment, ici sur terre, nous jouissons d’un faux bonheur dans le corps, le vital, le mental et le cœur. Le corps goûte au bonheur dans le monde du plaisir et de la léthargie. Le vital goûte au bonheur dans le monde de l’agression. Le mental goûte au bonheur lorsqu’il doute et soupçonne. Le cœur goûte au bonheur lorsqu’il chérit l’insécurité. C’est ainsi que nous goûtons au bonheur au début. Mais il arrive un moment où le vrai bonheur, le bonheur divin, se fait jour. À ce moment, le corps est pleinement éveillé et offre consciemment sa lumière de service, le vital est dynamique, le mental est calme et tranquille et le cœur ressent son unité, son inséparable unité, avec le reste du monde.

Nous disposons de deux instruments principaux : le mental et le cœur. Le mental a du mal à être heureux, précisément parce qu’il se satisfait consciemment du sens de la séparativité. Il est toujours en train de juger et de douter de la réalité des autres. C’est le mental humain, le mental physique ordinaire, le mental lié à la terre. Mais nous avons aussi le cœur aspirant, le cœur aimant. Ce cœur aimant est libre de toute insécurité, car il a déjà établi son unité avec le reste du monde. Ce cœur porte le message de l’offrande de soi, et l’offrande de soi est la découverte de Dieu.

C’est donc par le coeur que nous ressentons et développons notre unité en transcendant les limites de notre ego et de ses attributs:

“Je suis heureux parce que j’ai un mental de confiance. Je suis heureux parce que j’ai un cœur d’amour. Je suis heureux parce que j’ai une vie de gratitude.”

“Mon Bien-Aimé Supreme,

Comment puis-je être constamment heureux?

Mon enfant,

Renonce au désir

D’être très connu.”

 “Aucune gloire ne peut acheter

Un bonheur durable.

Le vrai bonheur est dans

Le don de soi constant.”

 “Rechigner sur le bonheur des autres

C’est retarder son propre bonheur

Indéfiniment.”

 

Sri Chinmoy voit dans le partage de ce bonheur la condition de l’éclosion tant espérée de la paix dans le monde, la paix étant également le meilleur terreau à son enracinement. A la question “Quel est le meilleur moyen d’instaurer la paix entre les peuples du monde tel que vous le concevez ?”, il répond:

“Je pense que c’est par la prière, la méditation et un service dévoué que la paix dans le monde peut se réaliser. Chaque individu doit essayer de rendre les autres heureux, car ce n’est que par le bonheur que nous pouvons avoir la paix. Si nous pouvons offrir le bonheur à quelqu’un avec amour et sincérité, alors cette personne n’aura que de la bonne volonté à notre égard. Ainsi, le bonheur nous apporte la paix et la paix nous apporte le bonheur ; les deux sont inséparables.

La foi en Dieu, qui selon sa tradition védique peut être imaginé ou perçu sous une forme personnelle ou bien impersonnelle, est le ferment de notre développement spirituel. Sri Chinmoy fait de cette relation intime avec le divin le socle sur lequel peut se construire le bonheur:

“Mon Seigneur,

Est-il possible d’être heureux

Dans ce monde ?

« Certainement, mon enfant.

Je n’aurais pas créé ce monde

Si je ne pouvais pas créer le bonheur

Dans ce monde.”

Mon bonheur ne dépend pas de

Mes possessions.

Mon bonheur ne dépend pas de

Ma renonciation.

Mon bonheur dépend entièrement de

Mon unité constante, joyeuse et enthousiaste avec la Volonté de Dieu.

 

A moins que je ne rende mon Seigneur heureux,

Comment puis-je être vraiment heureux ?

 

La souffrance n’est pas seulement le sentiment que quelque chose ne va pas ou que nous avons perdu quelque chose ou que nous faisons l’expérience de quelque chose de déplaisant dans notre vie. La véritable souffrance réside dans notre sentiment conscient de séparation avec Dieu.

 Pour Sri Chinmoy, qui se définit comme un chercheur de Vérité et un amoureux de Dieu, la quête du bonheur s’inscrit dans une démarche spirituelle plus globale qui est celle de la réalisation de notre unité avec le Créateur et Sa création, dont l’essence même est la félicité, ce bonheur ultime, comme l’enseigne la tradition védique à travers ses Upanishads:

 “De la Félicité nous sommes venus à l’existence.

Dans la Félicité nous grandissons.

A la fin de notre voyage, nous nous retirons dans la Félicité.”

En période de pandémie, n’oublions pas que le bonheur est lui aussi très contagieux. Sri Chinmoy nous le rappelle non sans humour:

 “La frustration est contagieuse ;

Par conséquent, soyez prudent.

Le bonheur est contagieux ;

Par conséquent, soyez heureux,

Et voyez, en répandant votre bonheur,

Vous augmentez votre bonheur.

La suspicion est contagieuse ;

Par conséquent, soyez prudent.

La foi est contagieuse ;

Par conséquent, ayez la foi,

Et voyez, en répandant votre foi,

Vous augmentez votre foi.”

Le bonheur, le bonheur, le bonheur !

L’humain en moi parle : « Le bonheur est ailleurs. Le bonheur est dans quelque chose ou dans quelqu’un d’autre. Le bonheur n’est pas en moi. Le bonheur ne vient pas de moi. Le bonheur n’est pas pour moi. Le bonheur est un rêve qui ne s’épanouit jamais. »

Le divin en moi parle : « Le bonheur est partout. Le bonheur est en tout et en tous. Le bonheur est en moi. Le bonheur vient de moi. Le bonheur est pour moi. Le bonheur est la réalité de mes rêves. »

L’Absolu Suprême en moi parle : « Du bonheur nous sommes tous venus à l’existence. C’est dans le bonheur que nous grandissons. À la fin de notre voyage, nous nous retirons dans le Bonheur infini. »

Le bonheur est utile. Lorsque je suis utile à Dieu le Créateur et à Dieu la création, mon être intérieur est inondé de bonheur.

Quand ma vie intérieure est pleine d’abandon et quand mon cœur intérieur est plein de gratitude, ma vie extérieure devient transformée et parfaite. Avec la transformation et la perfection de ma vie extérieure, je grandis dans un océan de paix, qui est tout bonheur.

Si je veux être continuellement et sans cesse heureux, alors je ne dois pas porter avec moi les fardeaux inutiles d’hier et les fardeaux imaginaires de demain. Je dois grandir et rayonner, rayonner et grandir, uniquement dans l’immédiateté d’aujourd’hui.

Chaque jour, je dois fuir ma cellule de prison égocentrique et entrer rapidement dans le Royaume de Dieu centré sur le monde d’unité, où la Paix de l’Infini, la Lumière de l’Infini et le Bonheur de l’Infini règnent en maître.

Il n’y a qu’une seule question qui est d’une importance suprême et cette question est : « Qui suis-je ? Cette question elle-même incarne le bonheur. Il va sans dire que la réponse immédiate incarne également le bonheur dans une mesure illimitée : « Je suis de la Vision sans début ni fin de Dieu, et je suis pour la manifestation toujours plus grande de Dieu ici sur terre ».

Sri Chinmoy

Université Johns Hopkins, Baltimore, Maryland, 13 mai 1989.

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